Comment l'Église considère la voyance ?
L'a-telle acceptée comme phénomène réel ? Est ce permis de consulter un voyant ?
Les réponses dans cet entretien tiré du livre Au Coeur de la Voyance, de Josette Alia et Yaguel Didier, une voyante d'exception.
Un entretien avec le père Jean Vernette, docteur en théologie
Par Josette Alia
La voyance est elle une hérésie ?
Josette Alia - « Mon père, vous
représentez l'Église et vous exprimez, en tant qu'exorciste et
spécialistes des nouvelles formes de religiosité, le point de vue
autorisé de la tradition chrétienne sur ce qu'il est convenu
d'appeler les sciences de la divination. Que faut il penser de la
voyance ? Peut on vraiment connaître l'avenir ? La divination
est-elle reconnue, acceptée par l'Église ?
Jean Vernette - Les faits sont là : la
précognition, la télépathie, la clairvoyance ou le pressentiment
du futur sont des phénomènes reconnus, vérifiés, plus courants
qu'il n'y paraît. L'Église en tout cas les admet.
JA - Comme d'une réalité d'essence
divine ou humaine ?
JV - Comme une sorte de sixième sens,
un différent des cinq sens habituels, mais qui relève de la nature
humaine.
JA - Un sixième sens qui mettrait
l'homme en rapport avec... quoi ? L'au-delà ? Dieu ?
JV - Un sens particulier qui semble
prouver l'existence, entre l'homme et le cosmos, de rapports
d'influences autres que ceux définis par les cinq sens habituels.
Mais ceci n'a rien de religieux. Ce serait plutôt une manière
particulière de lire les choses de la nature. Chacun de nous semble
posséder à l'état latent la capacité, plus ou moins développée,
de projeter sa pensée dans celle d'autrui et d'accueillir les
pensées de l'autre. Cette faculté permet à certains sujets
particulièrement doués de percevoir des faits de la vie d'autres
personnes, relevant de leur passé, leur présent, voir même de leur
futur. C'est un art inné qu'on peut travailler, développer.
JA - Si cette faculté existe d'une
manière « naturelle », pourquoi ne peut-on pas en faire
la démonstration, en donner la preuve ?
JV - Il y a deux types de preuves.
D'abord celle de l'observation courante : on sait que deux jumeaux
vrais peuvent ressentir au même moment les mêmes émotions, même
s'ils sont très éloignés l'un de l'autre. Une mère perçoit à
distance le danger qui menace son enfant. Un mourant avertit tel
proche de sa fin imminente. De tels messages télépathiques sont
nombreux et ont souvent été vérifiés d'une manière irréfutable.
JA - Mais personne ne les a vraiment
expliqués...
JV - Je dirais pour aller vite qu'il
s'agit sans doute là d'un reliquat de l'instinct animal primitif :
le chien perçoit la détresse de son maître, le loup devine de très
loin l'appel de la horde, les chats sentent venir un tremblement de
terre, les abeilles échangent des informations en modifiant le tracé
de leur vol, les hirondelles prévoient le temps qu'il fera. Il y a
d'innombrables exemples dans le monde animal de ces phénomènes de
prescience dont nous, pauvres humains, avons perdu la clé. D'autres
preuves sont données par l'observation scientifique : les
expériences sur la clairvoyance réalisées par le professeur J-BRhine donnent la mesure de ce qu'on peut vérifier en laboratoire.
Certes, chacun ensuite interprétera à sa façon les résultats
statistiques ainsi obtenus. On peut considérer que let taux moyen de
réussite ne dépasse pas ce que serait un tirage aléatoire, ou
estimer au contraire qu'il s'agit bien d'une expérience ayant une
valeur scientifique, qui fonde le caractère scientifique de la
parapsychologie.
JA - Peut-on parler de la
parapsychologie comme d'une science ?
JV - La parapsychologie n'a pas encore
pu se doter d'un statut de science au sens épistémologique du
terme, bien qu'elle ait consenti de gros investissements pour y
parvenir. Mais elle est – et c'est peut être plus intéressant –
un effort de compréhension de phénomènes qui échappent, pour
l'instant, au champ des sciences reconnues. On a trop souvent
tendance à extrapoler à tous les phénomènes humains les critères
dits « scientifiques » - comme la possibilité de
reproduction des expériences – qu'on applique aux sciences de la
nature. Ce faisant, on néglige l'aspect subjectif, affectif,
intuitif des réalités humaines. Je ne vois pas par exemple comment
on pourrait reproduire sous microscope ou en laboratoire un acte
d'amour. Ou bien on le réduit au processus spermatozoïde plus
ovule. Mais a-t-on alors atteint toute la dimension de ce qu'est
l'amour ? Surement pas.
Le père Jean Vernette |
JA - La voyance relèverait donc de
cette dimension émotive, intuitive, elle serait en somme une faculté
tout à fait naturelle mais irréductible à la science positive ?
JV - Il est pour moi absolument évident
que clairvoyance, télépathie, prémonition, relèvent de
l'intuition, de l'affectivité, je dirais même de la créativité.
On peut comparer la voyance à la création artistique. Elle est
intermittente, on ne peut reproduire à volonté ses effets, pas plus
qu'on ne peut reproduire à volonté ses effets, pas plus qu'on ne
peut reproduire un chef-d'œuvre. L'acte de clairvoyance sur l'avenir
fonctionne comme l'acte de création dans le rêve ou l'acte de mise
au monde d'un tableau, d'un poème, d'une mélodie. On peut appeler
cela un « phénomène psi », un sixième sens, une
« perception extrasensorielle », bien qu'aucune de ces
définitions ne soit satisfaisante. Mais dans tous les cas, la
voyance relève d'une faculté humaine, bien humaine.
JA - Mais alors, si prévoir l'avenir
est une chose aussi... naturelle, pourquoi l'Église condamne-t-elle
la voyance ? Car la Bible condamne bien la divination, n'est ce pas ?
JV - Il faut distinguer. La voyance
est une faculté naturelle, de sens « neutre » en quelque
sorte. La divination est nettement différente. Elle recèle une
subtile volonté de prise de contrôle de l'avenir de quelqu'un, d'un
avenir que l'on pourrait lui « prédire » comme devant
certainement arriver, niant et violant ainsi sa liberté. Or notre
avenir, dit la Bible, nous appartient totalement en tant qu'hommes
libres, en collaboration avec Dieu. Aussi est-elle très sévère
pour ceux qui s'attribuent des pouvoirs de divination. Ces pouvoirs
relèvent, dit-elle, de la magie et la magie n'est pas bonne pour
l'homme, elle le trompe, m'asservit, l'aliène. Le Deutéronome
interdit formellement aux juifs la pratique e la divination : « On
ne trouvera chez toi personne qui pratique divination, incantation ou
magie, personne qui use des charmes, qui interroge les spectres des
esprits, qui invoque les morts » (Deutéronome, XVIII, 10-11).
Même chose dans Isaïe : «Qu'ils se lèvent donc pour te sauver,
ceux qui détaillent les cieux, ceux qui observent les étoiles et
font savoir chaque mois ce qui doit advenir (Isaïe, XLVII, 12-14);
«C'est moi qui rends inefficaces les signes des magiciens et qui
rends fous les devins » (Isaïe, XLV, p25-26). Ou dans le
Lévitique : «Ne vous tournez pas vers les spectres et ne recherchez
pas les devins, ils vous souilleraient ! Je suis Yahvé votre Dieu!»
(Lévitique, XIX, 31 et XX, 6-27).
JA - Pourtant, la Bible admet
l'existence d'esprits évoluant dans un autre monde ?
JV - Le Credo des chrétiens le dit
clairement : « Je crois au Dieu créateur de l'univers visible
et invisible. » Mais ces esprits qui appartiennent au « monde
invisible » ne sont pas tous fidèles à Dieu, n'ont pas tous
reçu de Dieu la mission d'aider les hommes à trouver la Voie.
Certains se sont révoltés contre leur Créateur : « Nous
sommes affrontés... aux dominations de ce monde de ténèbres, aux
esprits du mal qui sont dans les cieux », écrit Paul dans
l'épître aux Ephisiens (VI, 12).
JA - Alors, comment savoir si
certaines prédictions, au lieu d'être l'effet d'un sixième sens
tout à fait humain, ne sont pas inspirés par ces esprits, venus du
monde invisible, qui peuvent être des esprits démoniaques ?
JV - L'apôtre Jean avertissant ses
disciples : 'N'ajoutez pas foi à tout esprit ! Mais éprouvez les
esprits pour savoir s'ils sont de Dieu! » (1er épître de
saint Jean, IV, 1). En d'autres termes, on reconnaît les esprits
bénéfiques à ce que leurs prédictions ou enseignements restent
conformes à la Révélation divine. Le maître de Nazareth disait :
'Il faut juger l'arbre à ses fruits. » Cela vaut pour toutes
les activités humaines, y compris la voyance.
Josette Alia |
JA - Excusez-moi, mon père, mais je comprends plus très bien. L'Église condamne-t-elle ou pas la voyance ?
JV - Elle ne condamne pas la voyance
mais ses dérapages. Et ils sont nombreux. Par exemple, le
charlatanisme, qui consiste à utiliser ses dons pour exercer sur
autrui un pouvoir qui peut prendre une forme quasi religieuse, comme
le font les gourous. On ne doit pas non plus glisser dans l'orgueil
naïf et dans la volonté de puissance. Je prendrai deux exemples,
celui du mouvement des Rose-Croix, qui promet à ses adeptes de
développer leurs pouvoirs psychiques et leurs perceptions
extra-sensorielles, dans le but non pas d'accroître leur
« potentiel », comme il l'affirme, mais pour dominer
autrui. Même chose pour la méditation transcendantale, qui est au
départ une bonne méthode de relaxation inspirée du yoga mais qui
dérape lorsqu'elle promet l'acquisition de pouvoirs de lévitation,
de déplacement dans l'espace et le temps. En fait, ce que l'Église
condamne ce n'est pas la voyance mais un certain exercice de la
voyance, lorsqu'il conduit à une survalorisation orgueilleuse du
Moi.
JA - Mais l'Église reconnaît le
pouvoir de lévitation et bien d'autres pouvoirs, aux saints, aux
mystiques ou aux bienheureux...
JV - La lévitation est un fait. J'en
ai été le témoin direct en Inde. Elle est inscrite, et pratiquée,
dans divers religions, en particuliers les religions bouddhiste et
hindouiste. La religion catholique admet que saint Philippe de Neri
ou sainte Thérèse d'Avila aient eu le pouvoir de s'élever dans les
airs. Mais ces épiphénomènes correspondent toujours à un certain
degré d'élévation spirituelle. Ils se retrouvent d'ailleurs dans
pratiquement toutes les civilisations comme symbole de l'élévation
vers le haut. A partir d'un certain degré d'ascèse et de
méditation, certains pouvoirs psychiques se manifestent presque
inévitablement. Mais le critère de l'Église, c'est que justement
le bénéficiaire de ces dons n'en fera pas montre, car s'il le
faisait il régresserait dans sa progression spirituelle. C'est tout
le différence avec le fakir qui, ayant acquis certains pouvoirs par
une ascèse ou par la domination de son corps, utilise cette
supériorité pour assoir son autorité sur ses disciples ou en tirer
de l'argent.
JA - Est-ce que cela signifie que le
voyant a le droit de « voir », mais pas celui d'en faire
un métier ?
JV - Il ne doit pas en faire la
démonstration orgueilleuse. Tout est dans l'intention. L'Église
admet fort bien que chaque homme puisse avoir le pouvoir de guérir,
ou d'arrêter le feu. On appelle cela des grâces ou des charismes.
Des grâces, parce qu'elles sont données pour le bien de tous, des
charismes au sens d'une grâce spéciale accordant le pouvoir de
guérir, de lire dans les pensées, de prévoir l'avenir.
JA - Vous citiez pourtant tout à
l'heure des versets de la Bible qui, sur ce dernier point de la
divination, sont extrêmement sévères. Il n'est pas question de
grâce divine, mais de devins ou magiciens vers lesquels on ne doit
pas se tourner, si on en croit saint Paul ?
JV - Là encore, il faut être vigilant
et agir avec discernement. Tout dépend de l'esprit qui anime le
voyant. Le curé d'Ars était doué du charisme de clairvoyance, mais
il l'utilisait pour le bien spirituel de ceux qui recouraient à lui.
En revanche, il y a dérapage grave lorsque le voyant attribue ses
prédictions à l'intervention d'être supérieurs, guides, anges,
esprits ou «désincarnés » , comme l'affirme par exemple
la doctrine spirite.
JA - Les anges, et d'ailleurs les
démons, existent pourtant dans la théologie chrétienne ?
JV - Oui, mais pas en tant
qu'intermédiaires de Dieu. Si on attribue la connaissance de
l'avenir à des entités supérieures, on glisse dans le spiritisme,
l'occultisme, la démonologie, la magie blanche ou noire, toutes
pratiques que l'Église condamne fermement. Je reconnais que la
frontière est difficile à tracer entre ce qui est admis et même
recommandé en matière de sainteté et de prophétie, et de ce qui
est condamné et condamnable en matière de divination.
Cathédrale de Chartres |
JA - Normalement, pour un chrétien,
l'avenir appartient à Dieu et à lui seul.
JV - Oui, mais l'homme reste libre
d'accepter ou de refuser ce que Dieu lui offre. Ce sont nos
engagements et nos décisions personnels qui construisent notre
avenir et, selon la foi chrétienne, notre éternité. Le voyant ne
peut donc prétendre énoncer d'une manière certaine l'avenir de
quelqu'un. Ce serait nier la liberté de l'homme. IL ne peut qu'avoir
une connaissance fine, une prémonition ou pressentiment des
évènements à venir. Il indique, suggère, mais n'impose pas.
L'émotion, l'intuition, l'irrationnel ont leur valeur mais ils
doivent restés sous le contrôle objectif de la raison. Le
discernement s'appliquera aux théories explicatives avancées pour
comprendre la voyance, l'astrologie, la divination, tout ce qu'on
appelle les « pouvoirs psy ». ces théories glissent
souvent vers des interprétations erronées, qu'il s'agisse de
l'annonce d'un « Nouvel Age » corrélatif de la
prédiction de la fin du christianisme appelé à disparaître avec
l'ère des poissons sous laquelle il est né, ou de ce que qu'on
appelle aujourd'hui l'ésotéro-occultisme, doctrine
philosophico-religieuse qui diverge du christianisme sur des points
importants, comme la conception d'un Dieu-Énergie ou d'un Dieu
« cosmique », bien différent du Dieu personnel révélé
par Jésus-Christ, ou la doctrine de la réincarnation comme loi
universelle de l'existence humaine, qui diverge de la foi chrétienne
e la Résurrection.
JA - En somme, vous préconisez une
démarche prudente sur un terrain miné qui serait celui de la
voyance ?
JV - Je crois que consulter un voyant
n'est pas un acte banal et neutre. Il engage le devin, qui peut être
tenté par la volonté de puissance, et son consultant, qui peut en
sortir fragilisé voire dépendant. Enfin, cela amène à se situer
par rapport à son propre avenir : attitude de lutte ? De démission
puisque « tout est écrit » ? de soumission devant un
fatum impersonnel et aveugle ? Alors que pour un chrétien il
appartient à chacun de construire, en collaboration avec Dieu,
librement son destin.
pages 186 - 195
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